Journal d'Architecture
Il y a deux ans, dans le numéro « Des mots et des choses », la revue Faces rendait hommage aux paroles ciselées que le critique Martin Steinmann avait gravées dans nos mémoires avides d’écriture. Elle les avait mises en résonance avec celles de son collègue et ami, Bruno Reichlin. Grâce à la rhétorique théorique de duettistes habiles au maniement de la langue, cette enrichissante confrontation de deux des plus importants penseurs helvétiques de l’architecture a permis, que leurs visions « aussi différentes qu’elles puissent sembler, sont les deux faces d’une même médaille, une interrogation ininterrompue sur notre perception de l’architecture [1] ».
Pour ce nouveau numéro qui marque le quarantième anniversaire de la revue, il a été décidé de revenir sur l’œuvre construite de deux protagonistes majeurs du xxe siècle en Suisse. Leur production, désormais reconnue comme une contribution importante à la modernité, n’avait pas vocation, à l’origine, à s’inscrire dans le temps long. Ces anciens « maîtres » affirmaient « que [leurs] constructions et celles de [leurs] jeunes collègues n’étaient pas destinées à durer très longtemps [2] ». Aujourd’hui la question de la préservation de ce patrimoine architectural moderne semble durablement acquise. Les campagnes de restauration des bâtiments de Marc-Joseph Saugey et Jean Tschumi impliquant l’engagement d’institutions aussi bien publiques que privées [3], indiquent que ce que l’on vise dans la conservation n’est pas tant la forme en soi que l’expérience, phénomène aussi complexe que fugace. Préserver une spatialité, c’est préserver tous les composants matériels et formels qui, pour reprendre une métaphore employée par Jean-Paul Sartre dans L’Imaginaire, permettent au spectateur, dès qu’il se met en mouvement et en situation, de percevoir, non plus ces éléments, mais leur fonctionnement et leur relation réciproque qui fondent l’expérience [4]. L’espace est une machine complexe et fragile. C’est cette fragilité de l’expérience qu’a tenté de capter la photographe portugaise Inês d’Orey septante ans après.
En ce premier quart du xixe siècle qui s’achève, le choix porté sur la qualité des espaces publics de ces deux architectes vise à montrer que c’est encore et toujours dans la complexité du travail d’imbrication des échelles que repose l’enjeu social de l’architecture, au-delà de la prise encompte des contraintes environnementales dont nous sommes, certes, comptables : mais fait-on de l’architecture avec de la comptabilité ? On peut, en revanche, agir de façon responsable, en étant conscients des marges de manœuvre réelles dont dispose l’architecte confronté aux contradictions qui traversent nos sociétés, toujours plus chaudes et conflictuelles – pour reprendre la métaphore de Lévi-Strauss [5]. C’est cette conscience aiguë qui sous-tend le travail de Saugey et Tschumi, lesquels connaissaient parfaitement les leviers de leur métier et ont su les utiliser pour contrer les phénomènes entropiques qui disloquaient, déjà à l’époque, le territoire et le paysage.
Ce numéro de Faces est né d’une envie d’offrir une occasion aux générations actuelles de revisiter ces œuvres enseignantes. C’est en 1991, grâce une recherche menée par Catherine Dumont d’Ayot [6], qu’a été publié un numéro monographique sur la production de l’architecte genevois – il fera date et il est aujourd’hui épuisé. Le travail de Jean Tschumi était presque tout aussi cryptique que celui de Saugey entre les années 1960 et 1990 ; en effet son œuvre était « marginalisée de l’héritage moderniste, en orbite de ses personnalités tutélaires [et trouvait] un écho limité en France et à l’étranger [7] ». Après l’exposition « Jean Tschumi » en 1988 à l’EPFL sous la direction de Jacques Gubler [8], la revue s’est érigée en pionnière avec la parution du numéro monographique sur le Lausannois en 1996. S’ensuivront plusieurs articles sur des objets spécifiques aux deux auteurs [9].
Le parti éditorial consiste à confronter, dans des visions qui seront par essence subjectives, des nouveaux articles inédits et des anciens textes de 1991 et 1996, republiés dans leur version originale parce que leur propos résonne encore aujourd’hui.
Il est donc tout à fait louable de (re)visiter avec un regard neuf, avec le recul apaisé du temps, une production qui a marqué cette décennie exceptionnelle par la profondeur de ses apports à la pensée architecturale et dépasse par sa valeur les frontières helvétiques[10]. Enfin à l’heure de la sanction du bilan carbone sur toute opération de bâtir, il est peut-être utile de se pencher avec plus de précision sur la rationalité des mises en œuvre de ces années-là pour lesquelles on peut enfin conclure qu’elles ne furent pas si « gourmandes en CO2 » que cela lors de leur érection[11]. Sans compter que, par leur rôle structurant dans le paysage et dans la ville, les édifices de Saugey et Tschumi ont démontré leur durabilité intrinsèque. Si nous souscrivons au constat que « l’obsession de la performance maximale […] conduit à un effondrement de la techno-diversité [et que] les technologies les plus efficaces écrasent les autres, plus anciennes, moins compétitives[12] », nous pouvons conclure que les stratégies constructives mixtes de Tschumi et Saugey ont encore quelque chose à nous enseigner.
Il est également tout aussi raisonnable de confirmer la nécessaire présence, sur nos épaules fragilisées par un environnement où « le maintien et l’amplification de l’incertitude[13] » sont désormais la règle, de quelques valeurs auxquelles nous croyons de manière générale, et qui sont de l’ordre de l’expérience spatiale, de l’inscription dans un paysage urbain, de la composition et, de manière plus générale, du langage architectural, donc de l’ensemble des signes et symboles qui sous-tendent notre domaine de pensée. En effet, dans toutes les professions, et encore plus dans celles liées à l’art ou l’artisanat, la notion de maître est présente, ces maîtres qui par leur savoir, leur comportement ou leur personnalité, ont eu un impact profond sur le cursus des plus jeunes générations[14].
Notons que, plus d’un demi-siècle après leur réalisation, ces bâtiments, à la fois fragiles par leurs assemblages d’aluminium et de verre, et radicaux par leur implantation dans la cité, ont fait l’objet de transformations, d’agrandissements et malheureusement parfois de démolitions[15], à l’époque où le regard patrimonial sur ces années-là ne trouvait pas le même écho qu’aujourd’hui.
Nous sommes naturellement conscients que cette manière virile de bâtir, pour reprendre les termes de Sartoris[16], peut être un sujet de questionnement, face à l’idée d’un moratoire sur les nouvelles constructions qui appelle à « un changement radical des protocoles mondiaux en matière de construction[17] ». La période est à la remise en cause d’un certain nombre d’acquis du siècle passé, comme ces grands récits mondialisants décrits par Lyotard, au point qu’on peut lire aujourd’hui dans la presse spécialisée locale que « le projet d’avant-garde, aujourd’hui, c’est celui qui ne construit pas[18] ».
Déjà en 1980, Kenneth Frampton écrivait en préface de son Architecture moderne : « La vulgarisation de l’architecture et son isolement progressif par rapport à la société ont récemment amené la discipline à se refermer sur elle-même, et nous sommes maintenant confrontés à une situation paradoxale dans laquelle un bon nombre des membres les plus intelligents et les plus jeunes de la profession ont déjà abandonné toute idée de réalisation[19]. »
En 1985, le directeur de Faces, Giairo Daghini, relevait dans son éditorial comment son époque se caractérisait par une annonce continuelle et répétée d’une fin et d’un déclin. Quarante ans plus tard, nous en sommes au même point. Or, à l’en croire, c’est par la recherche « qui privilégie l’idée, les conditions et les règles pratiques nécessaires pour construire maintenant un édifice, un territoire, mais aussi un concept, une image, un signe[20] » que notre métier a encore quelque chose à offrir. C’est en partant de la constatation de ce régime de temporalité nouveau dans lequel nous sommes, à savoir ce présent immobile qui ferme toute perspective en amont et en aval (les modèles d’antan ne sont plus valables, les attentes sociales sont contradictoires), que nous proposons pour ce numéro de revenir à la pensée de l’espace public de Tschumi et Saugey, deux architectes majeurs qui ont su imaginer, dans les années 1950, non pas un futur aux horizons lointains, mais un futur immédiat, un présent dont il fallait s’emparer.
Paolo Amaldi et Philippe Meier
1 Catherine Dumont d’Ayot, Paolo Amaldi, « Lectures en miroirs », Faces, no 82, été 2023, p. 3.
2 Jacques Gubler, « Le casse de Gare-Centre », Faces, no 21, 1991, p. 61.
3 Par exemple, on peut rappeler le chantier de rénovation de Mont-Blanc Centre et de son emblématique cinéma Plaza qui est à bout touchant.
4 Jean-Paul Sartre, L’Imaginaire. Psychologie phénoméno-logique de l’imagination [1940], Paris, Gallimard, 1986,p. 128.
5 Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris, René Julliard et Librairie Plon, 1961.
6 Catherine Dumont d’Ayot, Marc-J. Saugey. L’espace, la ville et les affaires, Diss. ETHZ no 21799, 2014, Genève, MētisPresses, à paraître au printemps 2026.
7 Jean-Baptiste Minnaert, « Jean Tschumi, architecte », in Jean-Baptiste Minnaert, Stéphanie Quantin-Biancalani (dir.), Jean Tschumi architecte, Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, Bernard Chauveau, 2021, p. 31.
8 Voir aussi A. Devaud, Jacques Gubler, Jean Tschumi: album, catalogue d’exposition, École polytechnique fédérale de Lausanne, 22 novembre-7 décembre 1988, Genève, Archigraphy, 1988.
9 Pour une vision complète des articles sur les bâtiments de Marc-J. Saugey, voir Faces no 21, 1991, p. 2-78, et pour ceux de Jean Tschumi, voir Faces no 39, 1996, p. 3-57.
10 Saugey a construit en France, en Espagne et en Turquie. Il conçoit des projets dans bien d’autres pays. Pour plus de détails ; voir Armand Brulhart, « Catalogue raisonné de l’œuvre – version abrégée », Faces no 21, op. cit., p. 66-77. Jean Tschumi réalise des bâtiments en France et en Suisse principalement.
11 On ne parle bien sûr pas de la dépense en énergie pour leur usage quotidien au vu des déperditions thermiques. En revanche, on constate avec les expériences de rénovation qu’en changeant uniquement les verres, les enveloppes retrouvent une adéquation avec les normes actuelles.
12 Olivier Hamant, Antitode au culte de la performance – La robustesse du vivant, Paris, Gallimard, « Tracts », no 50, 2023, p. 32.
13 Ibid., p. 17.
14 Philippe Meier, « When the horizon is in the middle, it’s boring as shit! », in François Joss, Ombres & Lumières – Un regard croisé entre le cinéma et l’architecture, Lausanne, EPFL Press, 2024, p. 437.
15 On notera les démolitions du bâtiment des Électrodes (1946-1947), du petit immeuble Cité-Confédération (1952-1954) ou du célèbre Gare-Centre (1954-1957). Parmi les édifices dont la transformation a détruit l’essence du concept d’origine, on évoquera la par-tie administrative de l’immeuble des Terreaux-du-Temple (1951-1955), la deuxième étape de Mont-Blanc Centre (1958-1968) et d’autres bâtiments qu’il serait trop long de mentionner ici sans argumenter plus fine-ment. Voir aussi Philippe Meier, « Être moderne ou ne pas être », in Philippe Meier (dir.), Marc-Joseph Saugey architecte, Genève, FAS, 2012, p. 6-25 et suiv.
16 Alberto Sartoris, Joseph-Marc Saugey, 1908-1971 ou L’Architecture retrouvée, Cossonay-Ville, Valeurs nou-velles, 1991, p. 49.
17 « A drastic change to global construction protocols is necessary. A Moratorium on New Construction seeks to contribute to this transformation by calling for the first step: the suspension of new construction, now. This shall give us the time necessary to create a common map of questions, before we come up with answers. » Lancée à la Harvard Graduate School of Design en 2021 par Charlotte Malterre-Barthes, une série de rencontres a débouché sur des déclarations lisibles sur le Net : https:// stopconstruction.cargo.site/ (consulté le 18 août 2025).
18 Marc Frochaux, « Concours MAH de Genève : la pro-messe d’un musée-environnement », Tracés, no 3555, juillet 2025, p. 37.
19 Kenneth Frampton, L’Architecture moderne. Une histoire critique [1980], Paris, Philippe Sers, 1985, p. 9.
20 Giario Daghini, « S’emparer du présent », Faces, no 1, hiver 1985-1986, p. 2-3.